UNE NOUVELLE CHASSE AUX SORCIERES

En entendant les élus UMP qui veulent porter plainte contre des rappeurs, il m’est revenu à l’esprit une phrase lue quelque part dans l’œuvre de Patrick Besson : « Quand la plupart des gens disent qu’une personne est infréquentable, c’est qu’elle est fréquentable, car la plupart des gens sont infréquentables. Mathématique. Dans une chasse aux sorcières, on me trouvera du côté de la sorcière, surtout si elle est bien roulée - car elle est innocente. De ce dont on l’accuse en tout cas.»

La sorcière aujourd’hui a une tête de rappeur, et moi aussi je suis de son côté. Pas seulement parce qu’il est bien roulé mais parce que ce qu’il écrit est juste et sensé. Ces jeunes orfèvres de la rime qui ont élaboré un langage orthopédique pour notre monde tordu sont attaqués par des hommes politiques qui eux ne pratiquent que laborieusement la langue de bois. Après la polygamie, ils accusent maintenant le rap d’être l’élément déclencheur des émeutes dans les banlieues alors que celui-ci ne fait que décrire le malaise, les injustices, le mal-être des populations dans les quartiers populaires.

« On écrit pour sauver un monde, un morceau de monde qui nous a touché parce qu’il était plus enclin que les autres à sombrer dans l’oubli. » Marc-Edouard Nabe (écrivain maudit, lui aussi).

Daniel Mach, député UMP des Pyrénées Orientales, a déposé une plainte contre Monsieur R pour « outrages aux bonnes mœurs ». « On ne peut pas se cacher derrière la liberté d’expression… » dit-il, et virulent, il ajoute : « Peut-être que Sade a été trop lu par Dutroux et Céline par Hitler ». Et voilà, nous y sommes ! Bienvenue au Moyen-Age, admirez les bûchers qu’on rallume ! Ça sent déjà la sorcière grillée.

Je pensais que les censeurs qui s’étaient acharnés, en leur temps, contre Sade, Flaubert, Nabokov, Céline… ne réapparaîtraient plus jamais, tant les chefs-d’œuvre avaient définitivement surpassés les esprits médiocres. "Plus de cris, plus de convulsions, rien que la fixité d'un regard pensif" Flaubert... justement...

C’était sans compter sur nos députés UMP !

Le problème avec les esprits médiocres, c’est que ce sont souvent eux qui tiennent les rênes du pouvoir.

François Grosdidier, député UMP de la Moselle, déclare : « Le message de violence des rappeurs reçu par des jeunes déracinés, déculturés, peut légitimer chez eux l’incivilité, au pire le terrorisme. »

Il ne s’agit pas de rigoler, ces types sont sérieux. Je sais, on a du mal à y croire… Mais le temps n’est pas à la plaisanterie, le temps est à l’état d’urgence.

C’est la troisième fois que l’Etat français décrète l’état d’urgence. La première fois, c’était en 1955 pendant la guerre d’Algérie. La deuxième fois c’était en 1985 en Kanaky : aux premiers jours, Eloi Machoro fut assassiné par le GIGN !

L’état d’urgence aujourd’hui, ça veut dire quoi ? Contrairement à ce que prétend le gouvernement, la loi ne se limite pas aux couvres-feu ponctuels décrétés par des préfets, mais peut entraîner des interdictions de séjour, des assignations à résidence, des fermetures de lieux de réunion, l’interdiction de réunions et de rassemblements (déjà appliquée), des perquisitions de nuit et même l’octroi de compétences civiles aux juridictions militaires.

« Imagine Austerlitz pour Auschwitz

La gare Saint Lazare pour Salazar

Départs franco bourrés de lascars

Mères et gosses séparés par la flamme

Ses cons et leurs bobards »

Ces lignes - prémonitoires - de Ministère Amer, un des groupes de rap poursuivis par nos nouveaux Mac Carthy français, ne sont pas d’aujourd’hui. Elles ont été écrites en avril 2002, entre les deux tours d’une élection présidentielle mémorable. Ministère Amer n’avait rien produit depuis 1994 (c’est d’ailleurs une chanson de cette époque là, sur un « vieil » album de 1994, qui leur est reprochée… Cela prouve que nos vaillants députés n’ont fait que dormir pendant plus de dix ans. Après on s’étonne qu’ils votent n’importe quoi… ils ne font attention à rien.).

Ce morceau, fruit de la réapparition de Ministère Amer pour la circonstance en avril 2002, s’appelle « On devrait », et dit ceci :

« On devrait voir dans les cartables cette vérité qui fait mal

Sur les livres d’Histoire les peines ficelles et scandales

Voir suinter le sang sur ton piédestal

La France aux Français parlons de dette raciale

En politique pour le fils d’étranger pas une phrase sensée

Tous rangés prêts à l’étrangler dans une bataille de tranchées

Ici c’est la guerre froide

Mais face au Front nous ferons front

Jusqu’au bled l’Intifada ne plus donner son fion

Ici c’est la douche froide

La France est hypocrite

Faute politique colonies qu’elle assume ce dont elle hérite »

Les rappeurs, avec leurs plumes acérées, appuient là où ça fait mal à certains. Ils dénoncent le racisme et le mépris qui sont les vraies causes de la violence dans notre société.

Les mômes des quartiers sont fâchés, et ce n’est pas la philosophie du kärcher qui va les calmer. La solution se situe dans le champ politique avec un réel engagement des partis et des institutions pour la répartition des richesses, la justice et le respect. C’est la voie diamétralement opposée à celle du libéralisme, à cette organisation inégalitaire du monde qui n’est pas négociable pour un Bush ou un Sarkozy.

C’est pourquoi notre ami José Bové est à nouveau condamné à quatre mois de prison ferme.

Kärcher et chasse aux sorcières signifient, en d’autres termes, criminaliser et réprimer tous les mouvements et toutes les expressions de résistance sociale.

Sous les pavés de Paris, il n’y a plus la plage depuis longtemps, toute révolte est proscrite, les riches sont bien gardés. Mais sur les dalles des cités résonne un bruit qu’on croyait oublié… tu entends ?… le bruit des bottes, putain ça craint !

Et oui ça craint ! Il s’agit bien du bruit des bottes. C’est bien pour ça qu’il n’y a plus une minute à perdre pour réagir. C’est bien pour ça qu’il ne faut pas les laisser enfermer José ! Il ne faut pas les laisser bâillonner les rappeurs ! Il faut abolir l’état d’urgence !

L’hiver s’annonce frisquet mais ça n’a pas d’importance, ça va chauffer.