Les faucheurs volontaires condamnés
Imaginons la scène : devant sa glace, ce 27 juin au matin, avant d’en faire l’annonce publique, un juge prononce « Je condamne Jean-Emile Sanchez à deux mois de prison ferme pour avoir neutralisé une parcelle de maïs génétiquement modifié avec quarante-huit autres personnes jugées et quelques dizaines d’autres dont il n’a pas été tenu compte (1) ». Sans doute détourne-t-il le regard avant d’avoir prononcé la fin de la phrase.
Pour celles et ceux qui ne le connaissent pas, précisons que Jean-Emile Sanchez s’en voudrait de détourner le moindre centime d’euros qui ne lui appartiendrait pas, et s’il ne tient pas à cacher ses opinions, son caractère naturellement sympathique, le respect qu’il porte à chacun et sa générosité au gabarit du quintal de sa personne en font un homme et un responsable syndical estimé. Aux antipodes de la plupart des personnages croisant dans les coulisses du pouvoir.
C’est sans doute cela qui est insupportable à ceux-ci. Les quarante-neuf « faucheurs volontaires » sont poursuivis pour la neutralisation de champs de maïs transgénique près de Pithiviers, dans le Loiret, en 2004 en 2005. En première instance, le tribunal correctionnel d’Orléans les relaxe, reconnaissant le 9 décembre 2005, pour la première fois en France, l’état de nécessité justifiant leur action. Monsanto, le semeur fou d’OGM sur les parcelles concernées, et le Parquet, aux ordres du Garde des Sceaux, ne peuvent supporter tel outrage. Une erreur judiciaire, comme semble l’indiquer l’arrêt de la cour d’appel. La condamnation de Jean-Emile Sanchez, au motif qu’il avait déjà été condamné pour des actes syndicaux et qu’il était à l’époque de l’action incriminée porte-parole de la Confédération paysanne, est assortie de celle des quarante-huit autres faucheurs à deux mois avec sursis. Pour faire bonne mesure, la cour ajoute mille euros d’amende à chaque condamné (2).
Hasards de l’histoire judiciaire, la veille, le tribunal administratif de Rennes condamne l’Etat à verser 5 875 080 d’euros d’indemnité à l’assureur de la société Sofrica et 941 448 d’euros à la Beurrière d’Isigny. Dans la nuit du 15 au 16 octobre 2001, la FDSEA d’Ille et Vilaine et le CDJA de la Mayenne envahissaient les locaux de ces entreprises, près de Fougères, et « détérioraient » 960 tonnes de viandes, des congelés de Vivendus et 260 tonnes de beurre. L’Etat supportera également les frais de procédure, soient 3000 euros. Rassurons-nous : les casseurs vont bien.
Mais une telle justice de clan ne fait pas reculer les « faucheurs volontaires » d’OGM .
Samedi 17 juin à Ouzouer-sur-Bellegarde, toujours dans le Loiret, 43 d’entre eux sèment en début d’après-midi quarante ares de maïs biologique « population » (3) sur une parcelle d’essais de maïs transgénique mis en place par les sociétés Pionneer et Syngenta. Les gendarmes interviennent sur dénonciation anonyme, signifiant aux semeurs leur mise en garde à vue à la gendarmerie de Montargis. On y procède aux interrogatoires, prises d’empreintes, prélèvements d’ADN et photographies jusqu’à 2h30 du matin quand trente-quatre semeurs sont relâchés. Neuf autres passent la nuit en cellule avant d’être à nouveau interrogés jusqu’au dimanche après-midi. Le dernier militant, après une visite à l’hôpital de Montargis, est finalement libéré à la tombée de la nuit. Tous ces empêcheurs de nuire en rond attendent désormais leur procès.
Pendant ce temps, les députés s’apprêtent à partir en vacances sans avoir discuté du projet de loi fixant les règles pour la dissémination des OGM en France. Le projet pourrait être à l’ordre du jour d’une session de « pré-rentrée », courant septembre. Les cultures et les essais de cette année sont donc toujours conduits sans véritable règle et sans assurance : la Confédération paysanne et diverses organisations (Fédération nationale de l’agriculture biologique, Greenpeace, les Amis de la Terre...) demandent un moratoire immédiat. Mais bon, vous connaissez déjà la réponse du gouvernement.
Benoît Ducasse. Article à paraître dans Campagnes Solidaires, le Mensuel de la Conf’, n°209, juillet-août 2006.
(1) Les 13 et 14 avril 2005, le tribunal correctionnel d’Orléans avait refusé de juger quarante-quatre « comparants volontaires » ayant participé à la même action que les quatre-sept prévenus.
(2) Par rapport à la demande de dommage et intérêt de Monsanto (390 000 euros), le Tribunal ne s’est pas prononcé. Il a nommé un expert qui doit rendre ces conclusions le 11 novembre et le Tribunal se prononcera en fixant lui-même le montant des indemnités, le 5 décembre 2006.
(3) Variété locale hétérogène produite par les paysans eux-mêmes
28 juin 2006
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